Les premiers chocs médiatiquesUn résistant au régime soviétique 1.Un passé héroïque 2. Le veau contre le chêne L'homme de l'Archipel du Goulag 1. L'accueil fait à l'oeuvre 2. L'affaire Soljenitsyne ou une querelle franco-française 3.La signification réelle de l'Archipel du Goulag "Apostrophes" du 11 avril 1975 : Soljenitsyne en direct 1. Le "petit théâtre" d'Apostrophes 2. Le tournant de l'émission : l'intervention de Jean Daniel 3. Les réactions médiatiques Présences de SoljenitsyneLes dossiers de l'Ecran : l'écrivain face aux téléspectateurs 1. Thèmes des questions 2. Un différend avec le journal Le Monde 3. Une presse mitigée sur la prestation de Soljenitsyne Soljenitsyne intime à Cavendish 1. La communauté de Cavendish 2. L'actualité de Soljenitsyne 3. Réactions à "Apostrophes" Le Grand Homme avant le retour 1. Le Grand Homme chez Pivot 2. En Vendée, chez les Blancs 3. Retour en Russie
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Les premiers chocs médiatiques Quand Alexandre Soljenitsyne arrive en Occident après son expulsion d'URSS le 13 février 1974, il n'est pas un inconnu. Auteur de plusieurs romans et du récit Une journée d'Ivan Denissovitch, première peinture d'un camp de concentration écrivain soviétique parue officiellement et qui a déjà suscité une polémique en France, lauréat du prix Nobel de littérature en 1970, il est sans doute le plus célèbre des dissidents. Mais il demeurait dans un pays lointain, à l'écart de nos caméras et plateaux de télévision. Son expulsion, en pleine nouvelle querelle, autour cette fois de l'Archipel du Goulag, oeuvre-choc pour beaucoup, le met pour la première fois en pleine lumière. La confrontation entre le dissident et les médias français pourra avoir lieu. Un résistant au régime soviétique Depuis la révolution de 1917 jusqu’aux années soixante, il semblait que le pouvoir en Union soviétique ne tolérait aucune opposition et que ceux qui parlaient étaient condamnés à émigrer. Au moment du " dégel ", à la suite du rapport de Khrouchtchev sur les crimes de Staline au XXème congrès du Parti Communiste en 1956, une brèche s’ouvre par laquelle des voix peuvent passer et une critique du stalinisme s’exprimer. Parmi elles, celle d’Alexandre Soljenitsyne, qui va vite devenir pour les Occidentaux un emblème de cette remise en cause d’un certain passé. La raison en est son parcours héroïque et son combat contre les autorités politiques qui essaient de censurer son vrai message. 1. Un passé héroïque En 1945, la Sûreté militaire qui surveille sa correspondance avec un ami d’enfance, arrête Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne pour sa critique de la politique gouvernementale qu’il exprime dans ses lettres alors qu’il combat sur le front prussien. En effet, d’abord mobilisé comme simple soldat en 1941 comme il vient juste de passer ses examens (à l’âge de dix-huit ans, en 1936, il s’est inscrit à l’université de mathématiques et de physique de Rostov-sur-le-Don, puis a suivi parallèlement les cours de l’institut de philosophie, de littérature et d’histoire de Moscou), il devient lieutenant après avoir fait, à sa demande, l’école d’artillerie de Kostroma (sur la Volga). Il est envoyé au front fin 1942, où il commande son unité avec courage, courage reconnu puisqu’il est décoré à deux reprises et promu capitaine en 1943. Alexandre Soljenitsyne connaît assez tôt l’expérience de la violence, celle de la guerre, mais elle est peu relatée dans son œuvre — sans doute indirectement apporte-t-il cette expérience dans le récit qu’il fait de la défaite du général Samsonov en 1914, dans cette même Prusse (cf. le premier tome de la Roue Rouge, Août 14 ). Il est possible également que la violence de la guerre ait été quelque peu remisée au second plan par celle de la prison et des camps. Son arrestation est un véritable coup de massue : " Le plus terrible moment de ma réclusion, c’est le début, c’est le choc, c’est le passage dans une existence qu’on pense ne pouvoir supporter ". Il passe d’abord une année en prison : l’instruction a lieu à la Loubianka, puis il est envoyé à la prison des Boutyrki ( il le raconte dans le premier tome de l’Archipel du Goulag). Ensuite, après un bref séjour dans le camp de la Nouvelle-Jérusalem, près de Moscou, puis à Moscou même, Alexandre Soljenitsyne est transféré, en juin 1947, à la " charachka " de Marfino (banlieue nord de Moscou), laboratoire pour ingénieurs-détenus. Les conditions de détention y sont assez douces, et les conversations entre compagnons de cellules enrichissantes, avec l’ingénieur Dimitri Panine et le germaniste Lev Kopelev : elles forment la trame du Premier Cercle. En 1949, nouveau renvoi dans un camp de " travaux généraux " en Asie, à Ekibastouz, au nord de Karaganda (Kazakhstan), où sa spécialité est la maçonnerie, comme dans Une journée d’Ivan Denissovitch. En janvier 1952, Alexandre Soljenitsyne se mêle aux troubles de ce camp qui durent six jours et qui s’étendent jusqu’aux camps de Djezkazgan et de Kenguir : " Nous étions tous prêts à affronter la mort et à la subir. Il ne me restait plus qu’ un an à tirer, mais nous avions une telle nausée que nous tous, nous disions : " Tuez-nous! " ". Il célèbre les " quarante jours de Kenguir " dans l’Archipel du Goulag, bénit " le couteau primitif confectionné avec des boîtes de conserves [...] L’hymne à Kenguir est l’un des plus beaux hymnes à la révolte écrit en ce siècle. " C’est également au camp qu’il devient écrivain. Certes, avant la guerre déjà, il savait qu’il écrirait : " Le premier déclic, je l’ai ressenti à dix ans, quand j’ai lu Guerre et Paix, de Tolstoï, j’ai senti aussitôt une aspiration à écrire une oeuvre importante [...] Je me souviens très bien de la journée en novembre 1936 quand subitement ce dessein m’a saisi, ça s’est passé il y a cinquante ans de cela. J’ai décidé alors d’écrire une grande épopée sur la révolution russe ". Mais l’acte de naissance réel de l’écrivain a lieu au camp : " Si je n’avais pas été en prison, je serais peut-être devenu un écrivain, mais je n’aurais pas réalisé mes propres buts [...] Je suis devenu un homme de trempe, fort, en prison. C’est la prison et le camp qui ont fait de moi un écrivain. " Cette privation de liberté a été un révélateur pour Alexandre Soljenitsyne, révélateur de la force morale que l’homme peut receler en lui-même, du mépris de la mort qui donne une si grande vitalité, enfin des possibilités de résistance à l’entreprise de déshumanisation du camp. Il se débrouille pour écrire, risquant des années d’emprisonnement en plus s’il était découvert, inventant un ingénieux système : " J’ai écrit des poèmes: c’était facile à mémoriser. Des petits poèmes de vingt lignes écrits sur des petits bouts de papier, que j’apprenais par cœur et que je brûlais ensuite. A la fin de la période de prison et de camp, j’avais 12 000 lignes en mémoire [...] J’avais un chapelet : chaque grain représentait un poème ; je le portais dans mon gant. Si on trouvait ce chapelet pendant la fouille, je disais prier : on ne faisait pas attention, ce n’était pas une arme !" Ainsi, c’est le camp qui permet l’épanouissement de l’écrivain et c’est l’écrivain qui aide l’homme à résister à la vie du camp. N’est-ce pas cette nouvelle force qui soutient Alexandre Soljenitsyne pour traverser une autre difficile épreuve ? Au lendemain de la révolte d’Ekibastouz, il est opéré par un chirurgien bagnard d’une tumeur maligne au cou, mais la biopsie qui est envoyée à un laboratoire civil est perdue. Deux ans après sa libération (le jour même de la mort de Staline, le 5 mars 1953), et alors qu’il est envoyé en " relégation perpétuelle " à Kok-Terek, dans le Kazakhstan, il doit subir un traitement de plusieurs mois à l’hôpital de Tachkent, pour une nouvelle tumeur cancéreuse. Une fois de plus, il frôle la mort : " Cet hiver-là j’arrivai à Tachkent presque mort, oui, je venais là pour mourir. Mais on me renvoya à la vie, pour un bout de temps encore. " Il est définitivement guéri. En 1956, il est réhabilité par le tribunal suprême de l’URSS, et, après un bref passage dans la région de Vladimir, s’installe à Riazan où il devient professeur de physique. Libre, guéri du cancer, ayant puisé dans son expérience de la prison et du camp une force spirituelle chrétienne (il se fait baptiser en 1957) et la grande liberté intérieure de celui qui n’a plus peur de la mort, porteur d’une vérité cachée, interdite, à près de quarante ans, Alexandre Soljenitsyne est prêt à écrire tout ce qu’il a vu, vécu. C’est ce qu’il fait en grand secret, tout en enseignant. Il commence par travailler au Premier Cercle puis écrit, en trois semaines de l’année 1959, Une journée d’Ivan Denissovitch.. 2. Le Veau contre le Chêne En 1961, suite au XXII ème congrès du PCUS qui invite les écrivains à se joindre à la déstalinisation en cours, Alexandre Soljenitsyne se décide à proposer son oeuvre la plus " présentable ", Une journée d’Ivan Denissovitch, à la publication. C’est son ami Kopelev (qu’il a rencontré à Marfino) qui remet sa nouvelle à la revue Novy Mir (Nouveau Monde), la plus prestigieuse revue littéraire soviétique, dirigée par le poète Tvardovski. Celui-ci se rendant compte du talent de l’inconnu, le convoque à Moscou à la fin de l’année. Il faudra un an pour publier Une journée... : les tractations se succèdent jusqu’au plus haut niveau du Parti, puisque c’est Khrouchtchev en personne qui donne, fin 1962, l’autorisation à Tvardovski de publier l’oeuvre d’Alexandre Soljenitsyne — elle paraît au mois de décembre, dans le numéro 11 de Novy Mir. C’est ainsi que l’ex-bagnard, l’écrivain souterrain devient, du jour au lendemain, un écrivain officiel, célébré non seulement dans son pays — il est ainsi présenté au premier secrétaire du Parti lors d’une réception au Kremlin — mais dans le monde entier, où la nouvelle de cette publication est largement répercutée. En France, c’est Pierre Daix, rédacteur en chef des Lettres françaises, qui écrit la préface d’Une journée... : il ne tarit pas d’éloges : " Voici un livre majeur " affirme-t-il d’emblée, " un livre à relire. Et je précise cela d’entrée de jeu pour ceux qu’il risque de blesser au plus profond d’eux-mêmes. " Pierre Daix, fait très important, en tant qu’ancien déporté au camp nazi de Mauthausen pendant la guerre, comme il le rappelle, assure qu’il n’y a pas pour lui " de différence de nature entre le camp d’Ivan Denissovitch et un camp nazi moyen " . Mais qu’écrit-il quelques pages plus loin ? " C’est l’organisme soviétique qui lutte contre son cancer, et le roman de Soljenitsyne sera sans doute considéré par l’avenir comme une étape marquante de cette lutte [...] Il n’y a aucun doute sur le sens de ce livre : la terreur n’est pas un accident du socialisme. Elle le dénature. Elle lui est ennemie. Etrangère. " Il y a malentendu. La croyance est grande que l’écrivain critique les dérives du socialisme au nom du socialisme lui-même et le bonheur des lecteurs est que cet art avec lequel écrit Alexandre Soljenitsyne est un art socialiste qui n’est pas le réalisme socialiste. De plus, que cette critique vienne d’un Soviétique accrédité par le Parti soulage ceux qui voyaient bien les camps, mais ne voulaient pas remettre en cause la voie qu’avait choisie l’URSS ; ils pensaient néanmoins que celle-ci ne pouvait sortir que grandie de cette reconnaissance de ses erreurs, qui appartiendraient dorénavant au passé. La préface de Pierre Daix est un mélange " d’audaces mesurées et de concessions à la logomachie stalinienne ". Le principal intéressé dira quelques années plus tard : " Bien entendu, Khrouchtchev n’a pas compris Ivan Denissovitch. Il menait son combat politique [...] Il a pensé : " Voilà un récit qui parle de souffrance, mais en même temps il y a un certain enthousiasme pour le travail, imprimons-le. " Khrouchtchev ne pouvait pas comprendre qu’une goutte de vérité, comme une matière se trouve dans l’anti-matière par hasard, l’explose [...] [ Nos dirigeants] ne peuvent pas comprendre l’importance de l’art et de la parole artistique. " Tout de même, cette publication, toute exceptionnelle qu’elle fût, n’a pas été entièrement libre, et l’écrivain a dû réécrire certains passages, voire en supprimer. Nous pouvons en donner quelques exemples en comparant les deux versions parues en France, chez Julliard : la première, en 1963, censurée donc, et traduite par des personnes " agréées " par le PCF (" la parution du livre de Soljenitsyne, et du premier récit sur les camps de concentration en Union soviétique, est une opération politique montée et orchestrée entièrement par le parti communiste "), ce qui en dit long sur les sentiments contradictoires des communistes envers ce récit pourtant officiellement publié et " recommandé " par les Soviétiques et sur le climat de liberté dans lequel paraît l’œuvre en France ; et la seconde, parue en 1976, qui rétablit le texte original revu par Alexandre Soljenitsyne lui-même, et traduit par ceux qui avaient été écartés en 1963: Lucia et Jean Cathala. Deux exemples : - édition de 1976, p. 107 : " Les places des gares, c’étaient des étalages de touloupes de moujiks qui avaient crevé de famine sans pouvoir partir. Les billets, c’est connu à qui on en donnait : au Guépéou, à l’Armée, ou sur ordre de mission. " - édition de 1963, p. 158 : " On ne vous en donnait [ de billets de voyageurs ] qu’avec des livrets et des ordres de mission. " et celui-ci, où une phrase est supprimée (le passage entre crochet n’est pas dans l’éditon de 1963) : - édition de 1976, p. 60 : " Un tel, qui n’avait pas sa norme, on lui a rogné de moitié son potager personnel, et, à d’autres, on le leur a rogné à ras la maison.[ Même qu’une fois, elle lui a écrit, sa femme, qu’il y avait eu une loi, rapport à cette norme, pour envoyer les gens au tribunal, et que ceux qui n’arrivaient pas à bout de leur tâche, on les mettait en prison. Mais la loi, comme qui dirait, elle avait fait long feu.] " On se méfie donc un peu de l’écrivain, et si quelqu’un comme Tvardovski prend son protégé pour un défenseur du " socialisme à visage humain ", rapidement, les critiques soviétiques se rendent compte qu’Alexandre Soljenitsyne ne s’insère pas dans la norme : la publication par Novy Mir en 1963 des nouvelles La Ferme de Matriona et d’Un incident à la gare de Kretchetovka suscite déjà quelques réactions hostiles — on lui reproche de mettre en scène des caractères trop passifs, pas assez enthousiastes pour la nouveauté et la construction du socialisme, d’avoir une " préférence marquée pour l’ ‘éternel’, le ‘ permanent’ " et même de donner " une idée fausse de la bonté, de la compassion absolue, de la justice absolue ". En 1964, le prix Lénine pour lequel Tvardovski a présenté Alexandre Soljenitsyne lui est refusé ; mais celui-ci ne se laisse pas décourager, ce n’est pas dans sa nature ! La publication d’Une journée a réveillé des consciences et ouvert des bouches dans tout le pays : il reçoit un énorme courrier de lecteurs, dont beaucoup d’anciens détenus qui lui racontent leur expérience, leur histoire propre et celles de ceux qu’ils ont connus. L’écrivain profite de sa reconnaissance officielle (il est devenu membre de l’Union des Ecrivains, dans la section de Riazan) pour aller à la rencontre de ces personnes et recueillir leurs témoignages ; celui dont on pensait se servir pour mener à bien la critique mesurée du stalinisme et ainsi redorer le socialisme tel qu’il existe désormais, se sert bien plutôt lui-même de la petite liberté octroyée pour entamer la fabrication d’une jolie bombe : l’Archipel du Goulag. Mais il ne fait pas que cela : il commence également à rédiger le Pavillon des Cancéreux, et entreprend d’expurger le Premier Cercle pour une éventuelle publication. Il a enfin abandonné son métier d’enseignant pour se consacrer entièrement à l’écriture. Le pouvoir se méfie de lui : en septembre 1965, le KGB fait une perquisition au domicile d’un de ses amis où il saisit plusieurs de ses manuscrits, dont le Premier Cercle et les poèmes de camp. Cette affaire va l’échauder : il écrit, jusqu’en 1968, l’Archipel... en différents endroits et jamais l’œuvre ne se trouvera réunie en totalité en quelque lieu que ce soit. Parallèlement à cette activité clandestine, Alexandre Soljenitsyne réussit encore à faire paraître le récit Zacharie l’Escarcelle (qui raconte une promenade à bicyclette dans la Russie des lieux historiques) dans Novy Mir et confie à cette même revue le manuscrit du Pavillon des Cancéreux. Mais, en 1966, ont lieu le procès et la condamnation des écrivains Andreï Siniavski et Jules Daniel, qui marquent le début de la dissidence ouverte. Alexandre Soljenitsyne est parmi ceux qui les défendent. En 1967, juste avant l’ouverture, le 22 mai, du IVème Congrès de l’Union des Ecrivains, il adresse aux délégués une lettre publique dans laquelle il dénonce la censure ainsi que les persécutions dont il est l’objet. Voici comment elle débute : " Ne pouvant accéder à la tribune du Congrès, je prie ce dernier d’étudier ce qui suit : 1. L’asservissement intolérable dont notre littérature est l’objet, depuis des dizaines d’années, de la part de la censure, ne peut plus être tolérée à l’avenir par l’Union des Ecrivains. La censure n’est pas prévue par la Constitution et elle est donc illégale[...] toutes les étiquettes habituelles de la censure (" idéologiquement nuisible ", " vicié ",etc.) sont de courte durée, contingentes, et changent à vue d’oeil [...] Pendant combien d’années Essénine n’a-t-il pas été traité de " contre-révolutionnaire " (et celui qui possédait ses livres ne finissait-il pas directement en prison ?) Et Maïakovski n’a-t-il pas été traité de " voyou politique anarchisant " ? Pendant des dizaines d’années, les vers immortels d’Akhmatova ont été considérés comme " anti-soviétiques " [ ...] Je propose que le Congrès vote et obtienne la suppression de toute forme de censure — ouverte et secrète — sur la production artistique et que les maisons d’édition soient dispensées de l’obligation de soumettre à autorisation toute page imprimée. " Il est très audacieux de demander cela à des écrivains qui acceptent les compromissions avec les autorités (réécrire des phrases, des pages, voire des chapitres entiers, quitte à changer totalement la teneur de leur œuvre) pour être publiés et, tout " simplement ", pour vivre dans une relative tranquillité. Mais si Alexandre Soljenitsyne l’a également fait pour ses tous premiers livres, il ne le veut plus, d’autant plus qu’il est persécuté : la police politique lui a enlevé de vieux manuscrits dont Le banquet des vainqueurs, non destiné à la publication ; une campagne de calomnies est menée contre lui depuis trois années déjà (il aurait " milité aux côtés des Allemands "), son œuvre n’est plus publiée, et évincée des bibliothèques publiques, tout contact avec les lecteurs lui est interdit... Or, il lui a été impossible de se défendre, et l’Union a à cet égard des obligations envers ses membres — mais trop floues. D’où : " Je propose que l’on formule de façon précise, dans le paragraphes XXII des statuts de l’Union, toutes les garanties de défense que l’Union entend fournir à ceux de ses membres qui sont l’objet de calomnies et de persécutions injustes, afin d’éviter que de telles iniquités ne se reproduisent à l’avenir. " Ainsi, l’écrivain invoque, devant les pratiques du pouvoir, l’aide et la protection d’une institution aux ordres de ce même pouvoir, en s’appuyant sur les textes officiels. Comme les autres dissidents, il se bat avec les armes du droit. A partir de cette date débute le combat acharné du Veau Soljenitsyne contre le Chêne, le pouvoir soviétique : " Les chasseurs savent que la bête blessée est dangereuse " écrit-il dans ce qui sera la chronique de cette lutte, le Chêne et le Veau. Disproportion absolue des adversaires ; mais la mission qu’il se doit d’accomplir vis-à-vis de ses compatriotes, le souvenir des révoltes des camps, l’évidence que son œuvre dépasse sa propre existence, et peut-être aussi parce qu’il est en train de décrire les " quarante jours " de Kenguir, lui donnent la force morale et l’audace de David contre Goliath. Le pouvoir est désarçonné face à cet individu hors du commun qui ne se laisse pas intimider. Qu’on en juge plutôt : alors qu’il n’a pas reçu de réponse à sa lettre, il récidive le 12 septembre de la même année — il demande à l’Union de désavouer les calomnies proférées à son encontre ; il est enfin convoqué à la réunion du Secrétariat de l’Union le 22 : on lui reproche essentiellement le bruit occasionné par sa lettre au Congrès à l’étranger. K.A. Fedine, le président de la séance, l’avertit : " Avant toute chose, vous devez protester contre l’ignoble usage qui est fait de votre nom par nos ennemis en Occident. ". On l’attaque également sur sa pièce Le banquet des vainqueurs, qui est " une chose laide, sale, injurieuse, répugnante, qui est diffusée et lue par tout le peuple ", alors qu’Alexandre Soljenitsyne l’a reniée (il la trouvait mauvaise) et que ce sont les autorités qui s’en servent pour discréditer l’auteur et lui refuser la publication d’autres livres comme Le pavillon des cancéreux. Malgré les moyens de pression mis en œuvre, l’écrivain refuse de désavouer sa lettre et de faire une déclaration contre l’utilisation qui est faite de son nom à l’étranger par la " propagande bourgeoise ". Le 16 avril 1968, il diffuse le dossier de sa querelle avec le Secrétariat à tous les membres de l’Union ; en même temps, il se résout à faire paraître Le pavillon de cancéreux et Le premier Cercle en Occident, vu que la publication en est interdite dans son pays et que des fuites menacent de déformer ses romans qui circulent déjà en samizdat. S’en suit un long article hostile dans la Literatournaïa Gazeta le 26 juin. Le 4 novembre 1969, il est exclu de la section de Riazan de l’Union des Ecrivains, où il se défend pourtant avec vivacité — mais le 12, son exclusion est officielle : Alexandre Soljenitsyne ne peut dorénavant plus être publié (si un écrivain n’appartient pas à la corporation correspondante, cela signifie qu’il n’est pas un écrivain !), il n’a plus de source de revenus, il est comme un banni de l’intérieur. De plus, il n’a pas de logement : ne pouvant obtenir le divorce d’avec sa première femme, il ne peut aller vivre avec sa nouvelle compagne, la mathématicienne Natalia Svetlova, très active dans les milieux de la dissidence, dans son appartement de Moscou. Il est donc obligé de trouver refuge dans les datchas de ses amis, notamment le violoncelliste Mitislav Rostropovitch. Malgré cela, et une nouvelle perquisition du KGB l'été 1971, Alexandre Soljenitsyne ne cesse de protester, d’écrire (lettre de Carême au patriarche Pimène en 1972, " lettre ouverte " au ministre de l’Intérieur le 21 août de la même année, Lettre aux dirigeants de l’Union soviétique en 1973), de poursuivre son oeuvre (création du recueil Des voix sous les décombres, parution d’une première version d’Août 14 à Paris). Tout ceci impunément ? Nous avons appris il y a peu que l’écrivain a été victime d’une tentative d’assassinat par le KGB, en août 1971, une sorte de coup du parapluie, qui n’a provoqué heureusement qu’une violente réaction épidermique. C’est peut-être une santé robuste et une détermination morale à toute épreuve qui le protègent, mais c’est aussi sa renommée internationale. En effet, Alexandre Soljenitsyne est un écrivain connu et reconnu en Occident. Pour preuve, en 1968, en France lui est remis le prix Médicis du meilleur roman étranger pour Le premier Cercle, et François Mauriac propose sa candidature pour le prix Nobel de littérature 1970, qu’il obtient mais qu’il ne peut aller chercher à Stockholm, de peur que les autorités de son pays n’en profitent pour l’empêcher de rentrer ; or, si Alexandre Soljenitsyne craint une chose, c’est de devoir quitter son pays définitivement : " Toute ma vie est ici : sur la terre de la patrie, j’écoute simplement ses douleurs, je n’écris que sur elles. " Dans une de ses miniatures, des fourmis ne quittent pas le rondin qu’elles habitaient alors que celui-ci prend feu : elles préfèrent mourir avec lui que survivre sur un autre. La remise du prix qui doit se dérouler à Moscou est interdite. Après son exclusion de l’Union des Ecrivains, le Comité national des écrivains français proteste contre cette décision qui n’aurait rien à voir avec le socialisme, d’autant plus que l’œuvre de l’auteur russe contribue à rejeter cette aberration qu’est l’existence de camps de concentration dans un pays socialiste. La déclaration est signée notamment par Louis Aragon, Vercors, Elsa Triolet, Jean-Paul Sartre, Jacques Madaule, Michel Butor, Jean-Pierre Faye, Jean-Louis Bory et Christiane Rochefort. Ces intellectuels paraissent cependant plus soucieux de préserver la réputation de l’URSS que d’améliorer la situation de Soljenitsyne. Aucun d’entre eux ne s’est jamais plaint qu’il ne trouve aucun éditeur dans son pays. Mais cette intervention a eu un effet d’entraînement. La solidarité des intellectuels devient mondiale. Surtout, Alexandre Soljenitsyne accorde des entretiens à des journalistes étrangers, du New York Times et du Washington Post le 30 mars 1972, du Monde (il s’agit d’Alain Jacob) et de l’Associated Press (Franck Crépeau) le 23 août 1973 — dont il se sert comme une arme politique ; le dernier a un grand retentissement : le prix Nobel, s’adressant plus au pouvoir soviétique qu’aux occidentaux, y annonce que son arrestation, voire sa mort éventuelles déclencheraient automatiquement la publication en Occident d’un livre qui décrit le système de répression en URSS. " C’est une déclaration de guerre au régime soviétique " — ainsi l’entendent les deux interlocuteurs (le monde occidental et le Kremlin). Celui-ci répond en activant ses recherches pour mettre la main sur ce manuscrit dangereux : début septembre, Elisabeth Voronianskaïa, qui avait dactylographié l’Archipel du Goulag et en avait enterré (à l’insu de l’écrivain) un exemplaire, est retrouvée pendue à son domicile — elle a révélé la cachette au KGB. Alexandre Soljenitsyne diffuse la nouvelle et ordonne de publier l’Archipel en Occident (où le microfilm du manuscrit avait été passé dès 1971), plus précisément à Paris : ce sont en effet les éditions Ymca-Press, basées rue de la Montagne Sainte-Geneviève, qui ont l’exclusivité de son œuvre. Le premier tome sort fin décembre 1973, en russe. Un bel avenir semble promis à ce livre. Que faire ? L’auteur est connu internationalement et l’arrêter et le déporter au vu et au su du monde entier, c’est courir un risque en ces temps de détente. En effet, un dialogue s’est instauré entre l’URSS et les Etats-Unis, qui aboutit entre autres au traité SALT de 1972 sur la limitation des armements nucléaires — ce qui n’empêche pas la poursuite des négociations dès le 21 novembre de la même année à Genève. La coopération ainsi amorcée dans le domaine militaire s’étend également au domaine économique, afin de développer les échanges commerciaux entre les deux pays (en vertu de la thèse soutenue par Samuel Pisar que le commerce est une " arme de la paix ", et à laquelle adhère Henri Kissinger, le secrétaire d’Etat américain, qui pense ainsi modérer l’expansionnisme soviétique en l’intégrant davantage au marché mondial). En 1972 encore, l’accord du 18 octobre signé à Moscou prévoit d’accorder à l’Union soviétique la clause de la nation la plus favorisée — sous réserve de l’accord du Congrès américain. Or ce Congrès, peut-être plus que H. Kissinger, entend bien que cette détente ait pour corollaire une libéralisation du régime soviétique. Le Kremlin a donc intérêt à ménager un tant soit peu un dissident connu et admiré dans le monde entier pour son talent et son courage, quitte à accentuer la répression sur les résistants plus obscurs. Alors que faire ? Les discussions sont vives, et le sort d’ Alexandre Soljenitsyne est discuté au plus haut niveau de l’Etat, c’est-à-dire au secrétariat du Politburo. Finalement, et tandis que la campagne de presse redouble de fureur à son encontre, il est convoqué à deux reprises à se présenter au Parquet. Alexandre Soljenitsyne, dans un nouveau geste de défi, refuse en arguant de l’illégalité des lois soviétiques et lance son " appel de Moscou " le 12 février 1974 : un appel à la résistance et au refus de tout mensonge. Mais il sait bien qu’il va être arrêté, et il s’y soumet : " Je serai jugé. Je n’ai pas peur ; je connaissais les risques, mais j’ai beaucoup vécu, je suis allé en prison. J’irai jusqu’au bout " déclarait-il quelques jours après la parution de l’Archipel aux représentants du Comité international pour la défense des droits de l’homme, de passage en Union soviétique (créé à Paris en 1969 pour faire connaître à l’opinion publique occidentale la situation tragique des dissidents soviétiques). Le 13 février, il est arrêté et incarcéré à la prison de Lefortovo. Il est mis ensuite dans un avion en partance pour la RFA : le décret du presidium du Soviet Suprême est ainsi libellé : " (...) en raison d’activités systématiques incompatibles avec la citoyenneté soviétique et portant préjudice à l’URSS, Alexandre Soljenitsyne a été déchu de la citoyenneté soviétique et expulsé d’Union soviétique le 13/02/74. La famille de Soljenitsyne pourra le rejoindre dès qu’elle le jugera nécessaire. " Le pari des autorités soviétiques est le suivant : le prestige du dissident tenant essentiellement au fait qu’il parle et résiste à l’intérieur même du régime en dépit du danger qu’il fait courir à sa personne et à sa famille, il suffit de l’expulser pour que les médias se désintéressent de lui. Voici donc Alexandre Soljenitsyne, celui qui pensait ne devoir jamais connaître le monde non-russe, jeté, au terme d’une lutte acharnée de sept ans contre le régime policier le plus accompli qu’ait connu l’histoire, dans cet Occident qui l’a soutenu dans son immense majorité par sa presse, ses intellectuels, son opinion et qui le met au centre de son intérêt depuis la parution de l’Archipel du Goulag.
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